Mouna Jmel Siala
U N I O N

Avril 2011
La Boîte Hors les murs IHEC Carthage

Texte de Mouna Jmel Siala
Pourquoi les mains ? La main, cette partie du corps humain, revêt et personnifie plus d’un symbole. Elle évoque, outre son usage physique et mécanique naturel chez l’homme, une signification imagée couvrant plusieurs aspects de la vie. « Une seule main – ou une main seule I ne peut applaudir », « la main dans la main » signifie qu’il y a entraide et union, l’homme « demande la main » de la femme pour dire qu’il veut l’épouser, « donner un coup de main » signifie apporter son aide, avoir quelque chose « sous la main » c’est en disposer, « tendre la main » c’est pardonner, « baiser la main »  permet d’exprimer son amour et son affection, mais aussi son allégeance et son dévouement, « avoir une main de fer dans un gant de velours », c’est être à la fois ferme et diplomate, pour chasser le mauvais œil ou souhaiter bonne chance on écarte les cinq doigts de la main ou on en croise deux,  voilà des situations et des expressions qui ne sont pas l’exclusivité d’une langue ou d’une civilisation. C’est dire la place de la main, des mains, dans la vie de l’être humain et de l’humanité toute entière.

Travailler sur – ou autour de I la main, élément du corps, me donne l’impression de travailler sur le portrait (le corps tout entier), tout en restant en deuxième plan. C’est ensuite, le fait que la main soit, dans mon esprit, reflet d’identité, peut être plus significatif que le portrait qui m’a encore motivée. A ce propos, on peut remarquer que ce n’est point le fait du hasard qu’on utilise l’empreinte digitale, composante de la main, en plus de la photo, dans les pièces d’identité et dans les fichiers personnels. Dans les sociétés où l’illettrisme est encore vivace, l’empreinte digitale atteste de l’identité de l’homme. En somme, les mains sont tels des « visages sans yeux et sans voix, mais qui voient et qui parlent » (Henri Focillion, in Eloge de la main).

Le tapis que je présente comprend une représentation de « mains de jeunes » photocopiées, puis numérisées, ensuite multipliées dans un ordre de symétrie très proche de l’art islamique. Par ces mains entrelacées, croisées, unies, je tisse numériquement, c’est à dire en utilisant mon ordinateur, un long tapis de 9,3 m/ 1,6 m.

Ces mains, toutes identiques, sont à la fois étrangères et familières. Etrangères, parce que celles des autres, multiples et répétitives. Familières, parce que j’y voie mes mains, celles de tout le monde. Elles sont, en même temps universelles, parce que, à mes yeux, elles représentent, non seulement, l’union et la fraternité entre tous les jeunes et tous les tunisiens, mais aussi, entre les peuples. On remarquera aisément que cette chaine de plus de 9 mètres de mains n’est ni blanche, ni noire, ni jaune, ni métisse. En outre, elle n’a ni religion, ni obédience politique. Paradoxe de l’identité personnelle et vecteur de l’amour entre êtres humains, cette longue chaîne de mains a un caractère spécifique, dès lors qu’elle est à la fois générale et plurielle.

Par la multiplication des images de mains identiques, des motifs sont nés et paraissent ainsi, des mains mêlées, croisées, entrecroisées, unies… sous formes de frise. Une identité se dégage.

La naissance de formes géométriques fait disparaître, de loin, l’image des mains et les met en abîme. De cette façon, il y a une double lecture, une de loin et une de près, qui nous font découvrir les mains qui ont fait naître ces motifs. L’œuvre est faite « par » les mains d’une artiste « à partir » de mains de jeunes. On a, ainsi, l’impression d’assister à la genèse de l’œuvre en balayant du regard l’ensemble et en scrutant les détails. L’idée est alors de faire participer plusieurs mains dans cette œuvre. D’abord mains de jeunes exprimant l’espoir, l’amitié et la tolérance, ensuite mains d’artiste qui crée et qui continue de créer et, aussi, d’artisanes qui assurent la continuité et la concrétisation du projet. Symboliquement, donc, je voudrais que celle et celui qui regardera cette œuvre partage avec moi le sentiment que, ce faisant, je touche à toute les catégories, à toutes les sociétés et à toutes les civilisations.

Le choix des couleurs dans les tons camaïeux, sépia, renvoie à un passé glorieux et laborieux (à travers l’aspect artisanal du tapis) et présage d’un  avenir meilleur et moderne (à travers la numérisation et la composition). Entre reconnaissance et connaissance, entre visible et invisible, entre identique et identité, les mains sont là pour révéler une certaine vérité. « La main réalisatrice d’une pensée relie un savoir poétique au monde ».  (Etienne Souriau, in Vocabulaire d’esthétique).

La notion du « fait main », non pas dans son sens propre, mais dans son sens figuré, est prédominante dans cette œuvre. Le tapis est fait de mains (celles des jeunes) et est confectionné par des mains (celles des artisanes et de l’artiste). Jeunes, artisanes et artistes, en quelque sorte, travailleront « la main dans la main » pour élaborer cette œuvre, cet ouvrage.

Il me faut préciser, pour conclure, que le « fait main » de mon œuvre et sa taille, particulièrement « monumentale » sont là pour impressionner, pour exprimer en concrétiser l’importance de LA MAIN. J’invite, donc, celles et ceux qui vont la regarder à bien s’attarder sur les détails. Le tapis devrait être regardé de loin pour en saisir l’aspect général et de près pour en scruter les détails. C’est là le paradoxe ou le trompe l’œil, qui en plus, dévoile une image. Vu ainsi, le tapis n’est plus iconoclaste. Et d’ailleurs, pourquoi devrait-il l’être ?

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