Autumn of the Earth, Spring of the Comprador
Saif Fradj, Curating | Farah Sayem

22 Janvier 2026 I 25 Mars 2026
La Boîte Art & d’Architecture

Le mot comprador (en portugais) désignait à l’époque coloniale un autochtone, fondé de pouvoir d’une firme étrangère, qui servait d’intermédiaire dans des opérations financières et marchandes entre les Européens et les autochtones en Asie du Sud-Est, notamment à partir des comptoirs portugais comme Macao et Canton en Chine. La théorie marxiste de l’impérialisme reconnaît classiquement deux types de bourgeoisie : la bourgeoisie nationale – indépendante, avec des intérêts et une culture propres, et dont l’existence est liée à un État-nation – et la bourgeoisie « comprador» – inféodée au capital étranger, souvent comme simple intermédiaire vers un territoire donné, tirant sa position dominante du commerce avec l’étranger. Il s’agit d’un phénomène typique des pays colonisés.

Néocolonialisme, figure du comprador et temporalité longue du projet

Autumn of the Earth, Spring of the Comprador est né d’une nécessité d’engagement et d’une attention aiguë aux formes contemporaines de domination qui traversent les territoires périphériques en Tunisie. À travers ce travail, Saif Fradj aborde la figure du comprador comme une réalité incarnée, inscrite dans les paysages, les corps, les infrastructures et les régimes de production. L’artiste déploie une lecture sensible et critique du néocolonialisme, en se projetant sur plusieurs strates du réel, où s’entrelacent l’humain, le géopolitique, le régional, le naturel et l’industriel. L’ensemble de l’œuvre fonctionne comme une méditation rigoureuse sur le cycle de la vie et de la mort. Autumn of the Earth, Spring of the Comprador affirme une recherche continue menée avec une équipe multidisciplinaire et soutenue par La Boîte, lieu d’art contemporain et d’architecture et Art Jameel. Il témoigne d’une volonté de penser l’art comme un processus d’enquête, où la production des œuvres est indissociable du terrain, de l’écoute et de la confrontation aux réalités locales.

Territoire, archive et esthétique brute comme espace de conflit

La démarche curatoriale s’ancre dans un territoire traversé par des strates successives de domination beylicale, coloniale étrangère, puis étatique révélant une continuité des logiques d’appropriation et d’exploitation malgré les changements de régimes politiques. Le territoire apparaît ici comme un palimpseste, où chaque pouvoir laisse une trace, une cicatrice ou une infrastructure, sans jamais effacer totalement les précédentes. La curation adopte une esthétique brute, volontairement non spectaculaire, dans laquelle l’archive est un champ de forces actives et conflictuelles. Cette approche fait écho aux réflexions d’Achille Mbembe sur les « régimes d’archives », ainsi qu’aux travaux d’Ariella Aïsha Azoulay, pour qui l’archive constitue un espace de lutte, de désobéissance et de reconfiguration du regard. Elle est produite, sélectionnée, effacée ou instrumentalisée selon des rapports de pouvoir précis. Saif Fradj détourne cette logique en faisant émerger des archives marginales, fragmentaires, parfois silencieuses, issues du sol, de la végétation, des corps animaux et humains, ou de la mémoire orale des habitants. En collaborant avec des agriculteurs, des habitants, des chercheurs et des artistes, le projet explore la manière dont la nature elle-même devient porteuse de récits, révélant des formes de résistance discrètes mais persistantes face aux dynamiques d’occupation, d’extraction et de destruction.

Gabès I : zones sacrifiées et écologies de résistance

À Gabès, territoire profondément marqué par une histoire industrielle violente, cette esthétique brute prend une dimension particulièrement incisive. Depuis l’installation du complexe chimique au début des années 1970, le paysage gabésien est soumis à une transformation radicale : pollution durable liée au phosphogypse, monoculture imposée, assèchement progressif des oasis, déplacements de populations et dégradation des écosystèmes marins. Face à un discours institutionnel qui tend à normaliser ces atteintes ou à les rendre invisibles, le projet affirme une position de résistance, refusant toute esthétisation de la catastrophe. L’image est un outil critique, capable de fissurer les récits officiels et de rendre perceptible ce qui est habituellement relégué à la marge. Les œuvres présentées oscillent constamment entre nature, industrie, production organique et fabrication humaine. Elles mettent en tension des notions fondamentales telles que les zones sacrifiées, les économies dépendantes, le néocolonialisme, le colonialisme interne et la figure du comprador, entendue comme médiateur local des intérêts dominants. Le territoire gabésien est abordé comme un organisme vivant, traversé par une richesse naturelle et une diversité biologique menacées, mais toujours actives. Cette lecture du paysage rejoint les analyses de Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, où le colonialisme est décrit comme une force de dévastation des territoires, mais aussi des subjectivités. Les paysages filmés et photographiés par Saif Fradj portent les traces de cette violence structurelle, inscrite aussi bien dans la terre que dans les corps. L’artiste interroge notre rapport à la nature, un champ relationnel où se jouent des enjeux de survie, de mémoire et de disparition. La mort qui traverse le projet, lente, systémique, liée à l’érosion des sols, à la toxicité de l’eau, à l’épuisement des ressources et à la précarisation des vies.

Gabès II : Colonialisme interne et résilience végétale

Guidé par les méandres de l’oued de Gabès, Saif Fradj explore les marges du territoire, de Ras El Oued à Chenini, de Soud El Menzel à Oued Griaa, jusqu’à la Méditerranée. Ce parcours devient une méthode, une manière de penser à partir des flux, des circulations et des zones de friction. Les rencontres avec les habitants et les agriculteurs nourrissent le projet d’une connaissance située, ancrée dans l’expérience vécue et la transmission orale. Ces voix, souvent absentes des récits dominants, deviennent des vecteurs essentiels de compréhension des mutations en cours. Trois lignes de force traversent l’ensemble de l’œuvre. L’humain apparaît comme un protagoniste instable et fragmenté du récit territorial, pris entre héritage, survie et adaptation. L’image se déploie comme une puissance évocatrice et un instrument critique, capable de condenser des réalités complexes sans les figer. La végétation, enfin, occupe une place centrale en tant que symbole de résilience, mais aussi de révolte silencieuse, rappelant à l’humain sa propre fragilité et sa dépendance à des systèmes vivants qu’il prétend dominer.

Le projet interroge également les mécanismes de l’exploitation étatique des régions périphériques, tels que théorisés par Pablo González Casanova sous le concept de « colonialisme interne ». À Gabès, cette logique se manifeste par l’extraction intensive des ressources, la marginalisation politique des populations locales et l’effacement progressif des savoirs et pratiques agricoles traditionnels. L’exploration révèle une série de phénomènes imbriqués : pollution industrielle persistante depuis 1972–1973, migration des habitants de Sidi Boulbaba vers le pôle chimique, dégradation irréversible des oasis, atteintes à la biodiversité marine et infiltration des déchets dans la mer, l’oued et la nappe phréatique. Face à ces processus, Saif Fradj accorde une attention particulière à une végétation souvent négligée, discrète mais hautement significative. Cette nature est l’actrice du récit, un témoin silencieux qui révèle les rapports de pouvoir, les formes d’emprise et les stratégies de domination. En donnant visibilité aux espèces et aux formes de vie opprimées par le système, le projet déconstruit les normes établies, défie les récits officiels et remet en question les hiérarchies imposées.

 

Farah Sayem
Curatrice
Biographie de Saif Fradj