Haythem Zakaria
«Il manque les noms sacrés»

Janvier 2015 I Juin 2015
La Boîte I Un lieu d’art contemporain

Les trois œuvres de Haythem Zakaria que rencontre ici le spectateur sont différentes stations ou haltes d’un chemin de pensée en dialogue et d’expérimentation artistique. Trois haltes, c’est-à-dire trois retenues : des moments de recul devant la forme et le discours. En chaque moment, dans chaque œuvre, un suspens de l’avancement ininterrompu des procédés de signification ou représentation. Un appel essentiel pour approcher ce qui institue l’intimité de chaque rapport. Du tracé de la ligne à l’installation solide, il ne s’y agit que de l’ouverture d’une dimension où vient ce qui fait l’essence du nom. Du nom propre. Peut-être du nom le plus propre : le nom de Dieu. N’est-ce pas dans
la question du nom que se déploie le plus intensément toute la problématique du rapport au monde, aux choses et aux autres, en somme la problématique de notre existence propre ? Un nom, est-il représentable ?

Est-il un objet ? Pour quel sujet ? Est-il traduisible ? Peut-on convertir un nom ? Que reste-t-il de « propre » dans un nom après sa conversion ? Le nom propre fait-il partie de ce qu’on appelle le langage ? Qu’arrive-t-il au nom sacré (c’est-à-dire sauf, intouchable, entier, inentamable, en somme « le plus propre ») quand on veut le transposer dans une autre langue ? Perd-il par là-même sa sacralité ? Devient-il par-là plus « commun » ?

Autant de questions qu’ouvrent les créations de Haythem Zakaria, non pour susciter une seule réponse (comme si c’était possible de leur répondre en une fois). Mais déjà, et par elles-mêmes, surgissant en tant que correspondance à l’appel du nom propre. Puisant dans la tradition mystique tout en la transformant de manière radicale, la démarche artistique de Haythem Zakaria reprend l’histoire des noms sacrés dans leur élément poétique. Chacune des œuvres reprend à sa manière cette histoire et la confronte à l’avenir de notre existence dans un monde de plus en plus réduit à la traductibilité générale par le biais d’un capitalisme qui nivelle tout.

Le triptyque #3 // Alif donne à voir des lignes verticales et des carrés noirs reliés par d’autres lignes qui bordent les angles. Ces lignes de rapport, donnant aussi par leur inclinaison
« l’impression » d’une perspective, mettent le spectateur qui regarde dans une dimension spatiale épurée et minimale. Et comme la composition de lettres tracées fait la singularité de chaque nom propre, ici la composition des lignes fait appel à des formes géométriques « presque pures » : des carrés noirs. Cependant, le fond ici n’est pas blanc, mais bien « lignes ». Tracés de limite extrême ou de seuil, par quoi se déterminent le dehors et
le dedans, le propre et l’impropre… Mais aussi, et surtout, par quoi est possible le passage, donc la traduction. La ligne à quoi le carré se «rapporte » est ici la même limite à quoi se rapporte tout nom propre, et surtout l’exemple même du nom propre : le nom de Dieu. La limite d’une langue et son seuil de passage à une autre. La limite du langage même, comme appel de l’autre.

Dans l’installation Dhikr, c’est une autre limite qui vient nous faire en- contre : celle de la valeur. De la valeur d’un nom. De la valeur du nom. Se situant entre, d’une part, toute une tradition ésotérique qui cherche des valeurs numériques dans les noms de Dieu. Dans une recherche d’une traductibilité absolue et totale du divin. Et d’autre part, une structure de valorisation capitaliste généralisée. Qui cherche aussi un horizon de circularité absolue des valeurs. Dhikr nous met face à des compteurs manuels mécaniques contenant chacun une valeur numérique correspondant à un nom de Dieu. On se rapporte aux noms de Dieu à travers le nombre : 99 compteurs correspondant aux 99 noms excellents ou beaux. Puis les valeurs de chaque nom affichées sur chaque compteur.

Le nombre ici devient l’élément dans lequel l’appel retentit. Incantation, remémoration, imploration, le Dhikr répète, jusqu’à l’abstraction extrême, l’appel nominatif de l’altérité. Et nous montre une alliance secrète entre le mystique et le capitalistique. Ou plutôt un certain fondement mystique du capitalisme qu’il faut prendre en considération dans chaque analyse critique ou interprétation de notre histoire mondiale. L’installation Sans nom, quant à elle, peut être considérée comme la matrice des deux autres œuvres. Une sorte de champ différentiel de colonnes de granite émergeant de la terre à diverses hauteurs correspondant aux 99 noms divins. Le nom ici prend corps. Se matérialise à partir de la matière terrestre. Le tout disposé comme une chaire primordiale d’où surgit tout appel. L’œuvre sans nom, privée de nom, mais qu’on peut entendre aussi comme « cent noms », met en œuvre la vérité du nom. Son essence surgissant de la terre
et s’élevant vers le ciel. Comme le surgissement d’une prière non encore déterminée vers un innommable par excès de noms propres. L’installation Sans nom configure un monde d’où surgiraient les noms sacrés qu’on attend toujours. De la terre vers le ciel, dirigeant le mortel vers le divin, le nom est d’abord une œuvre d’art que l’artiste écoute et accueille pour nous.

Comissaire d’Exposition : Arafat Saadallah.

> Biographie